Je ferme les yeux et j’entends le timbre narrateur d’une histoire merveilleuse qui raisonne doucement à l’orée de mes rêves… D’incroyables créatures surgissent des bois. Leurs têtes sont de maïs et d’écrous, de cocottes et de fruits… J’entends de drôles de craquements. Je suis fatiguée.
Je m’arrête devant ce qui me semble être un lieu de repos. Mon réel désir est de m’y allonger et de me laisser bercer mais la forêt s’assombrit et je continue d’avancer. J’ai froid. Le chant des oiseaux fait place à une étrange musique d’objets qui tintent comme soufflés par le vent.
Désorientée je m’arrête. Je tends l’oreille en tentant de retrouver le chemin de cette douce histoire qui m’a fait vibrer. Je ressens ses échos, je recule un peu en faisant presque demi tour et me dirige tout droit vers ce qui en fait n’est qu’un piège. Un piège fait de longues tiges de bambou de résonance capable de capter les sons du cerveau humain pour les retransmettre en ondes de mirage.
Je me suis fait prendre. Les bambous sont enduits d’une espèce de matière gluante où je me suis frottée. D’un mouvement rapide j’essaie de me libérer mais la matière, comme vivante, s’enroule autour de moi.
Je me débats alors avec vigueur mais m’épuise trop rapidement. Et les bambous dansent une danse folle. Je suis liée à leur ronde. Tout à coup, devant moi, la forêt s’ouvre laissant apparaître une masse grotesque. Rose et gluante. Je peux percevoir son pouls. Une odeur putride envahie les lieux. Mes narines brûlent. C’est insupportable. Tellement que j’en perds conscience.
Au moment où j’ai repris mes esprits et ouvert les yeux j’étais allongée près d’une fontaine. J’avais si soif. J’ai voulu m’abreuver mais au lieu d’une eau limpide, de la fontaine s’écoulaient des éclats de miroir… C’était un beau spectacle mais j’avais si soif. J’ai tendu les mains pour m’abreuver. Les éclats de verre s’accumulaient au creux de mes paumes et c’est là que je l’ai reconnu, miroitant dans le reflet de mes mains tel un souvenir étrange d’un lien indéfinissable mais commun, son regard, intelligent, vif. Je n’ai pas osé me retourner et l’ai regardé s’approcher du creux de ma main.
Agenouillée au bord de ma source j’ai senti son souffle chaud caresser mon épaule, brise tiède, douceur étrange, douleur palpable. J’ai fermé les yeux et resserré les poings sur mes débris de verre, enfermant à jamais les tessons de mon passé au creux de ma chair et faisant ruisseler le sang de mes histoires imparfaites, traçant goute à goute un chemin de ma hanche jusqu’au au sol jonché d’une écume de lichen.
Son regard perçant épiait doucement et curieusement le passage de mon passé et d’une langue assurée il en lécha toutes les traces. Je n’osais plus bouger. Un sentiment de crainte, la peur que tout bascule et que de ses dents acérées il ne crève ma paroi devenue si fragile.
À mes genoux abîmés blottis au creux du sol, je sentis alors des milliers d’ondes mouvantes libérant de la nature quelque chose qui se mit à valser tout doucement le long mes cuisses. J’ouvris alors les yeux et aperçus que du sol poussaient des fleurs impérissables aux pétales chromées.
Prise d’un désir charnel j’ai voulu le regarder mais au moment même où mes yeux ont tenté d’effleurer le contour de son corps j’ai senti ses crocs se poser sur ma nuque me paralysant d’une douleur vive et faisant ruisseler de plus belle, le sang de mon passé venu abreuver les pousses de chrome…
J’ai ressenti sa peur, sa douleur, la sienne, la mienne et il y eut un cri, puis deux, puis une symphonie symbiotique.
Je me suis doucement retournée, j’ai pu admirer son visage. Beau. Marqué du passé, ouvert à l’avenir.
Nous nous sommes enlacés, tout au bord de la fontaine dans une mystérieuse forêt enchantée, entremêlés de courbes et de muscles sur de jeunes pousses de fleur chromée…

Texte inspiré par ma visite aux Jardins du Précambrien à Val David
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