Carmine

Je suis Carmine, Carmine en soif de sensations, celle pour qui la vie se situe du côté des ombres et les amis du côté qu’ils ne devraient peut-être pas être.
Devant le juge, j’étais si impressionnée et je me sentais si petite. L’avocat des parties adverses me torturait encore et encore. Je le revois sans cesse, son énorme doigt pointé en ma direction, en criant : « C’est elle qui a commis ces odieux crimes… Ne vous méprenez pas Monsieur le Juge ! Derrière ce visage d’ange se cache celui d’un monstre !». J’écoutais ses cris et j’avais l’impression que son doigt me martelait la tête en s’enfonçant à chaque coup plus profondément. Ça devenait intolérable.
Debout face au juge et incapable d’en supporter davantage, je me suis pris la tête entre les mains, je me suis mise à pleurer et mes pleurs sont devenus des cris. Je me suis alors retournée et tout ce que j’ai vu était ces gens assis me regardant avec dégoût. Au centre, une allée menant à une porte. J’aurais tellement voulu m’échapper que j’ai couru de désespoir pour tenter d’atteindre la sortie jusqu’à ce qu’un gardien ne m’empêche de passer. J’ai tenté de le repousser puis ceux qui m’aimaient se sont précipités sur moi. Ils m’ont pris dans leurs bras avec l’étreinte de l’amour d’un parent pour son enfant. Je me suis effondrée en larmes en comprenant qu’ils m’aimeraient toujours, quoi que je fasse. Ils m’ont ramené devant un juge attendri… Et il y eut sentence.
Ce jour là, je me suis dit que tout était fini et que, par amour pour ceux qui m’aiment et par peur de leur faire encore plus de mal, je dompterais ce monstre irréel en moi et retrouverais la dignité de vivre.
Je savais que tout ça me prendrait bien des années mais maintenant sortie de ma prison, j’entreprenais cette guerre…
La lueur
L’appartement que Carmine et Noiraud venaient d’aménager était en plein cœur de Montréal sur une rue relativement paisible, ses murs ternes et jaunis étaient vivifiés par la pulsation irrégulière du néon rouge du bordel, jadis très populaire, d’en face. Un ciel automnal aux couleurs flamboyantes laissait rapidement place à une nuit incertaine à l’odeur orageuse. Carmine sentait la lourdeur de l’atmosphère lui peser et engourdir ses muscles.
- Noiraud… Ça va ?
Le terrier qui, roulé en boule le museau appuyé sur la cuisse de sa maîtresse, semblait dormir paisiblement venait de sursauter nerveusement et regardait Carmine les yeux rempli de terreur, tremblotant. C’était étrange puisque le terrier, chasseur inné, ne craignait presque rien : la tête bien haute, son gros nez foncé toujours à la recherche d’une quelconque piste et ses yeux noirs constamment aux aguets, il était trop fier chien pour se laisser ainsi aller.
- Eh, t’en fait pas mon chien, t’as fait un cauchemar…
C’est alors que Carmine remarqua une lueur insolite venir de sous le sofa, doucement elle remonta ses jambes pour les mettre sous ses fesses, s’accroupit vers l’avant en repoussant le chien qui tentait de s’enlacer autour d’elle et observa. La lueur qui s’infiltrait sous le sofa noir et rouge que Carmine venait d’acheter arrivait de la section du bas de la prise électrique où le haut était occupé par le fil d’une lampe halogène dernier cri. La lueur était d’un bleu glacial mais Carmine pouvait ressentir qu’elle dégageait une certaine chaleur : ses pourtours blancs lui rappelait le rayonnement du soleil d’un ciel de mai. Elle était comme hypnotisée, plus elle la regardait, plus Carmine la savait vivante : elle n’était pas uniquement lumière elle avait l’allure d’un gaz se mouvant lentement avec la grâce du serpent sur un sable chaud. En levant doucement les yeux vers le cœur de la pièce où ils étaient, Carmine remarqua une absence de mouvement : le vent avait cessé de souffler, l’air semblait mourir, le néon bordélique d’en face cessait de vaciller et même la flamme de la chandelle qu’elle avait allumée parce qu’en temps d’orage elle aurait détesté manquer d’électricité et se retrouver dans le noir, était figée.
Noiraud qui, oublié de son protecteur s’était tapis dans un creux du divan, aperçut la lueur grimper lentement, en un mince filet, jusqu’à l’accoudoir. La frayeur qui montait en lui était telle qu’il tenta de hurler. Mais de sa gueule sifflait un son à peine audible, tel un miaulement étouffé, qui mourrait dans la pesanteur de l’atmosphère sans même déranger sa maîtresse d’errer dans la perplexité de ses visions. Il tenta, sans plus de résultat que le son d’une éponge heurtant le béton, d’aboyer. Sa gorge brûlait et sa langue se desséchait, pris de panique, il risqua de se relever mais ses pattes refusaient d’obéir, elles tremblaient au lieu de se tendent, elles se recroquevillaient au lieu de s’étirer. Quant à la lueur, elle gagnait du terrain effleurant ainsi le poil hérissé du chien. Noiraud la regardait sans même pouvoir bouger sa tête, il sentait sa douce chaleur et la frayeur qui auparavant régnait en lui laissait tranquillement place à une sensation de bien-être et doucement, tout doucement, le chien s’abandonna à la lueur, elle l’enveloppa jusqu’à l’absorber et, à ce moment, Noireau laissa échapper de sa gueule un cri strident qui éveilla Carmine de son hypnose.
- Qu’est ce que c’est ?
Carmine eut tout juste le temps d’observer son chien pénétrer la lumière avant qu’elle ne change sa trajectoire. Noiraud avait eu l’air heureux et lorsque la lueur l’avait complètement enlacée, Carmine avait vu, au travers le bleu de glace, l’ombre d’un chien, minuscule et inerte.
Après quelques prudentes minutes d’attente en se demandant pourquoi la lueur ne lui avait pas réservé le même sort qu’à son chien, Carmine avait suivi le trajet qu’elle empruntait. Elle avait imitée le corridor pour ensuite s’infiltrer sous la porte et se retrouver dans la rue. La rue était déserte, l’air avait recommencé à vivre dans l’appartement mais à l’extérieur, le vent et le rouge néon restaient inertes. Carmine, de la fenêtre de sa porte d’entrée, continuait d’épier la lueur tout en faisant bien attention de ne pas se faire remarquer. Elle était plus large, elle ressemblait un peu à un voile translucide flottant au vent, sa couleur restait la même et elle pouvait apercevoir une petite tache plus opaque en son cœur.
Elle crut avoir droit à une hallucination lorsqu’elle vit la lueur vaciller à la perpendiculaire du sol, adopter une forme carré et changer sa texture en un espèce de quadrillé formé de toutes petites pyramides à l’allure de pointe de diamant plus grosses vers les bords et plus fines vers le cœur du quadrilatère. Chaque pyramide tournait sur elle même comme une toupie qu’on aurait vu au ralenti, filtrant les reflets de la ville pour les décomposer en un arc-en-ciel de couleurs.
L’étrange forme se mit à valser. Elle allait et venait comme si elle était à la recherche de quelque chose, elle s’immobilisait quelques secondes devant une maison, changeait de direction, s’arrêtait devant une autre et recommençait. Environ cinq minutes s’étaient écoulées avant que la forme choisisse de s’avancer vers un petit duplex ornés de fleurs jaunes et blanches. Elle monta sur le palier, reprit la forme gazeuse que Carmine lui connaissait déjà et passa sous le seuil de la porte.
Carmine n’en croyait pas ses yeux, la beauté et l’étrangeté de la scène étaient à la fois splendeur et frayeur. Elle resta de longues minutes à regarder dehors et, comme prise dans un rêve incompréhensible ses pensées se mirent à se brouiller, un lourd murmure se transformant en cacophonie prit place dans sa tête et elle perdit conscience.
Le réveil
Une douce chaleur régnait sur son corps, comme si la flamme d’une chandelle voyageait sur sa peau. Carmine venait de faire un horrible rêve. C’était si réel qu’elle n’osait pas ouvrir les yeux. Elle y songea longuement, se passa la mains dans les cheveux et eut un frisson. Elle se demandait comment un rêve pouvait être si palpable. Elle pensa à sa journée, on était samedi matin : elle pourrait dormir encore un peu après être allée promener son chien, puis tout doucement elle s’étira en faisant un soupir de soulagement et, comme pour se réveiller d’avantage, elle porta la main sur son ventre. Il était chaud et humide, une substance sablonneuse s’infiltrait entre ses doigts… Carmine tenta alors de se réveiller une nouvelle fois… Elle essaya encore et encore et se rendit compte qu’elle ne rêvait plus… Ses paupières se resserraient tant ses yeux n’osaient regarder puis, elle prit une grande respiration et les ouvrit tout doucement…
Mme Pinchard

Mme Pinchard était une femme vivant de façon enviable sa cinquantaine, en fait elle donnait l’impression d’avoir tout juste franchi la quarantaine. Elle allait ça et là, vaquant à ses occupations quotidiennes et comme elle avait toujours vécu dans le même quartier, tout le monde la connaissait, ce qui lui permettait de bien occuper ses journées en parcourant tous les petits refuges de ses commères préférées.
Depuis qu’elle était veuve, son mari chauffeur de métro mort de façon sinistre suite à des blessures infligées par quelques adolescents inconscients, elle adorait aller regarder la nuit tomber sur Montréal du haut du Mont-Royal. Elle avait cette passion depuis l’âge d’environ de dix neuf ans lorsqu’elle et Aubère, au tout début de leur fréquentation, marchaient main dans la main le long des routes de campagne. Ils allaient dans les champs écouter le chant des criquets et regarder les couleurs du ciel changer à la tombée de la nuit. C’était magnifique, elle s’en souvient très bien, et même si la robe que vêt Montréal en fin de soirée n’est pas aussi jolie, les souvenirs qu’elle lui rappelle n’en sont que plus magiques.
Ce soir madame Pinchard avait été surprise par l’étrange beauté des couleurs qui habillaient le ciel. Le soleil d’un rouge ardent reflétait ses lumières orangées dans un ciel complètement dépourvu de pollution, faisant ainsi briller Montréal sous tous ses feux. Mais, chose étrange, ce soir il n’y aurait pas d’étoile puisque juste après que les derniers rayons eurent embrassé les immeubles, le ciel s’était recouvert de façon subite, forçant ainsi madame Pinchard à plier se chaise de nylon tressée et à entrer dans sa petite maison.
Elle se prépara une tisane, alluma sa vieille télévision et s’installa confortablement sur sa chaise berçante matelassée de coussins de laine verts et jaunes qu’elle avait fabriqués elle-même. Il était un peu passé les vingt heures, un film américain mal traduit prenait l’antenne. C’était l’histoire d’une famille établie depuis peu en Louisiane, dont la femme tombait follement amoureuse d’un voisin qui coupait son gazon. Tous les mercredis à l’heure de la tonte, la femme secrètement folle du tondeur délaissait sa famille pour aller promener son caniche afin que le tondeur puisse la remarquer. Il la remarqua et bla, bla, bla et bla, bla, bla… Scènes d’amour, mari agressivement jaloux, divorce, enfants malheureux, cohabitation, tondeur fou, séparation, enfants suicidaires…
Du coin de l’œil, madame Pinchard aperçut une lumière bleue qui venait de la rue. Ne faisant ni un ni deux, parce qu’elle croyait que les policiers faisaient une autre visite surprise au bordel d’à côté et qu’elle aurait plein de potineries à raconter à ses amies commères, elle se précipita vers l’avant de sa maison. Mais il n’y avait ni policier, ni potin qu’elle aurait pu raconter. Elle se retrouvait face à face avec la réalité que ce soir avait été son dernier coucher de soleil.


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